« Faudrait pas rater la sortie » : Rencontre avec Jean-Pierre Raynaud

« On est tous potentiel »

On commence par un arbre, un tout petit mais magistral et séculaire bonsaï. Seule matière vivante trônant dans son atelier, par ailleurs intégralement peuplé par ses propres oeuvres. Il n’aura de cesse de nous répéter que l’art n’est pas tellement important. Seulement les corps, les scories d’une pensée devant toujours rester primordiale.
Le résultat importe guère, et à bientôt quatre-vingts ans, Jean-Pierre Raynaud se demande encore, et plus que jamais, pourquoi ?
Pourquoi cette rencontre avec la matière ? Pourquoi ce succès fulgurant ? Pourquoi on en arrive là ? Mais surtout comment on continue, au crépuscule, à expérimenter et retrouver la beauté du début, indifférent aux enjeux pervers et financiers du marché de l’art.
Toutes ces questions, il se réjouit d’y réfléchir avec des individus qui ont le quart de son âge, fatalement intimidés par la prestance du bonhomme et l’aisance de sa verve. Deux heures durant, il aura la prévenance de nous rassurer : « Je suis comme vous, c’est pareil. On est tous potentiel. »

« La société, c’est vivre ; l’Art, c’est se vivre »

Aujourd’hui, la priorité de Jean-Pierre Raynaud n’est plus de vendre ses oeuvres mais d’en parler, tout comme il n’a jamais voulu être professeur, parce qu’il n’a rien à apprendre aux autres. Il a à vivre. On sent que tout est question de trajectoire, d’espace-temps. La sienne n’est pas linéaire, tout comme celles de Matisse, Gauguin, Mondrian, tant admirés parce que, jusqu’au bout, « ils en voulaient encore ». D’un côté, la vie de tout le monde, la vie sérieuse, celle qu’on mène pour la société.
Pour Jean-Pierre : « c’était mal parti, j’aimais pas la vie ». Il y aura des études dans lesquelles il n’est pas très doué, un détour tragique de vingt-huit mois du côté de l’Algérie, un mariage… Mais la petite musique du « j’y trouve pas mon compte » retentit.
« Alors je me suis réfugié dans l’Art comme on protège les fous, les handicapés ».

capture-decran-2017-02-24-a-17-06-38 Le pot doré, 1985 – © Philippe Migeat – Centre Pompidou, MNAM-CCI /Dist. RMN-GP © Adagp, Paris

Ce monde parallèle, duquel il ne sortira plus, c’était d’abord un très grand réseau d’expression, une liberté, face à la cohérence et la normalité, concepts qui avaient encore du sens au début des années 70. Et si l’on ne pressent rien de la folie de ce grand monsieur, elle affleure peut-être dans ses descriptions joliment surréalistes, qui assure que « rencontrer l’art, c’était comme rencontrer une femme hallucinante avec trois têtes et quatre seins », quelque chose de plus fort que la passion avec quelqu’un, capable de plonger dans une confusion totale, où l’on ne sait plus très bien si tout est à perdre ou à gagner. De nouveau, les questions affluent pour tenter de caractériser cette construction parallèle, tour à tour « matière inerte », « désir », « magie », « force », « escroquerie », « illusion », et parfois les mots manquent à celui qui se décrit volontiers comme autiste, handicapé de la communication.

L’art, c’est alors mettre dans l’espace quelque chose que la vie ne nous donne pas, montrer qui l’on est. C’est parfois impudique, parfois les autres en ricanent… « mais au moins j’aurais pris des risques ». La teneur d’égocentrisme dans le discours de l’artiste, n’est jamais rebutante, tant elle est sincère. Si la société c’est vivre ; l’art c’est se vivre. Être heureux, ce n’est pas être pour la société, c’est être soi-même. Germe ensuite l’idée que pour intéresser les autres, il faut être bien avec son propre corps, son âme ; que la jouissance égocentrique est attirante. L’on comprend dès lors mieux, pourquoi l’espace est gorgé de son oeuvre et de personne d’autre. Il nous devance pourtant : « Si l’on regarde les murs ; ce que je montre de moi, on se dit, c’est sûr, que je ne suis pas très généreux ». Pourtant, il y a un abîme entre ce que nous représentons et ce que nous sommes intérieurement. Si Soulages et Rothko ont trouvé un système clair d’expression, lui dit avoir trouvé la clé pour s’emprisonner, être heureux et communiquer.

Un non-discours de la méthode

Sur sa méthode, il n’a rien à en dire, il n’y en a pas. En rompant totalement avec l’idée de génie et d’inspiration, Jean-Pierre Raynaud affirme que tout le monde a quelque chose à exploiter, pas seulement Mozart et Léonard de Vinci. Si tant est que l’on considère ses différences comme des richesses et non des anomalies.
De parcours idéal, ce jardinier de formation n’en connaît pas, il est autodidacte, et ce n’est pas pour rien que le mot rime avec « acrobate ». Parfois on tombe. « J’aime bien qu’on se casse la figure, ce sont les accidents, les plus intéressants ». Quand il parle d’aujourd’hui, il lui semble qu’avoir un truc, c’est avoir un bon filon et surtout l’exploiter jusqu’au bout car le monde est cruel. Il y a quelques réticences à cela dans ses yeux et répète qu’il n’y a pas besoin de vendre son art ou d’en vivre, pour être bien avec. Bien sûr, il n’est pas le mieux placé pour en parler. Signataire d’un contrat mondial à peine âgé de vingt-trois ans, celui pour qui « la vente c’est de la prostitution », avoue sans honte avoir fait la pute et cherche encore la différence entre l’artiste et le chef d’entreprise.

« Faudrait pas rater la sortie »

Quant aux bienfaits de l’art, Jean-Pierre Raynaud ne fait pas de nous des dupes. L’art n’est ni une thérapie, ni un élixir de bonheur. Cette rencontre avec la matière inerte est perturbante, destructrice, mais c’est aussi une ouverture d’esprit, un champ d’analyse, une possibilité de rencontre avec Autrui.
« L’art, ça nourrit le projet que tout le monde a, et c’est au delà » et aujourd’hui, le souci majeur est « qu’il ne faudrait pas rater la sortie ». Avant cela, l’artiste parle, nous parle, avec sagesse et malice, pour décompresser cet Art, qui reste avant tout une aventure humaine : « que vous soyez saint ou assassin ».

 

pour en savoir plus : le site officiel de l’artiste

Margaux Blondel

 

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