Les dérives artistiques au Centre Pompidou : le musée et les publics éloignés

L’objectif de démocratisation de la culture

À l’issue de la Seconde Guerre Mondiale, suite à la naissance des mouvements d’éducation populaire pendant l’entre-deux-guerres, le monde de la culture, à travers des personnalités comme Jean Vilar pour le spectacle vivant ou André Malraux pour les arts visuels, prend conscience de son élitisme et de la nécessité de son ouverture vers un public plus large. La découverte de l’art, conçue comme une confrontation avec l’exceptionnel, source de progrès et de libération, doit être généralisée à l’ensemble du corps social, à travers une politique volontaire d’« action culturelle », développée ensuite par Malraux à la tête du nouveau ministère de la Culture en 1959.

Toutefois, malgré les efforts entrepris, l’étude de Pierre Bourdieu et Alain Darbel intitulée L’Amour de l’art. Les musées européens et leurs publics, montre en 1966 que la culture est toujours l’affaire d’un mandarinat. Ce constat provoque un choc dans le monde des musées, qui se traduit par un volontarisme militant dans les années 1970 en dépit de la pauvreté de moyens, qui innove en diversifiant les méthodes pédagogiques (ateliers), les médias utilisés (audiovisuel), les publics visés (enfants, monde du travail) et les lieux d’intervention (muséobus). Avec l’arrivée de Jack Lang au ministère de la Culture, les années 1980 voient la dynamisation de ces politiques de démocratisation culturelle qui disposent désormais de budgets dédiés, en même temps qu’explose la fréquentation des musées. Depuis cet âge d’or, une désillusion relative a gagné les institutions muséales qui, malgré leurs initiatives, restent lucides sur la faible diversité de leur public.

Le Centre Pompidou s’inscrit dans cette histoire de la démocratisation culturelle, lorsqu’en 1969 Georges Pompidou, fraîchement élu et constatant l’échec des maisons de la culture de Malraux pour atteindre de nouveaux publics, décide de construire un centre fondé sur un musée et une bibliothèque, et non pas sur un théâtre. Selon lui, le Centre, grâce à sa large ouverture au public – inscrite au cœur de son architecture – et son interdisciplinarité, peut être un formidable outil d’action culturelle et une des réponses aux questions posées par mai 68. À son ouverture en 1977, après la mort de Pompidou, et jusqu’à aujourd’hui, l’objectif de démocratisation culturelle est resté constant, à travers des innovations toujours renouvelées de la part de la direction des publics. Le projet des « dérives artistiques » dont traite cet article, mené par le groupe de bénévoles Art Session avec le service de l’action éducative, constitue l’une de ces innovations, qui mérite d’être étudiée en tant qu’elle propose une approche originale de la médiation.

Cibler le public : les jeunes adultes en situation précaire

Pour un musée, la connaissance du profil des visiteurs est une condition de la définition d’une politique d’action culturelle. Les institutions muséales ont donc développé dans les années 1970 des « études des publics », du dénombrement des visiteurs (quantitatives) à l’interrogation sur leur nature (qualitatives), en même temps que s’observait une évolution sémantique « du » public « aux » publics (from « audience » to « visitors »). À partir de ces études, le musée dispose des éléments pour orienter son offre culturelle vers ceux que Bourdieu appelle les « non visiteurs », les publics dits « éloignés », souffrant de toutes les sortes d’exclusion : physique, sociale, géographique, économique. En outre, depuis 2002 et la loi Musées de France, le projet scientifique et culturel (PSC) de tout musée doit définir des objectifs de développement vers ces publics éloignés.

Parmi les musées de France, le Centre Pompidou a un statut particulier, puisqu’il demeure l’un des trois musées français les plus visités au côté du musée du Louvre et du musée d’Orsay, avec trois à quatre millions de visiteurs par an. Cette fréquentation massive cache une homogénéité sociale des visiteurs, caractéristique cette fois-ci commune à l’immense majorité des musées. En effet, concernant le niveau d’éducation, le bilan d’activité 2013 du Centre Pompidou indique que 73% des visiteurs ont un niveau d’étude bac +3 ou plus (visiteurs étudiants exclus). Quant à l’occupation professionnelle, 58% sont des actifs, 27% des lycéens et étudiants, 10% retraités et 4% seulement en recherche d’emploi. Enfin, l’art, l’architecture et les spectacles sont les domaines d’études de 43% des étudiants.

Ces chiffres légitiment donc les actions de l’institution pour « aller à la rencontre de nouveaux publics », pour reprendre un titre du bilan. En faveur des adolescents, le Centre Pompidou a mis en place le Studio 13-16 dont la programmation tourne autour des cultures urbaines, tandis que des projets de délocalisation géographique comme le Centre Pompidou mobile ou sur un plus long terme le Centre Pompidou Metz répondent aux besoins de certains publics éloignés géographiquement. Toutefois, ces projets ne ciblent pas le public qui, au regard des statistiques, apparaît comme « le plus éloigné » du musée : les jeunes adultes, de 18 à 25 ans, sans occupation professionnelle ni diplôme, aux références culturelles souvent différentes de celles du musée. C’est à cette lacune de la programmation que tente de répondre le groupe de bénévole Art Session à travers son projet des « dérives artistiques ».

Art Session et les « dérives artistiques »

Art Session est un groupe de jeunes bénévoles de 18 à 25 ans créé en 2007 par Florence Morat, chargé de programmation au service de l’action éducative, sur le modèle du projet Tate Collective, initiative pionnière de la Tate Liverpool après les émeutes de 1981 au moment desquelles s’est exprimée la colère de la jeunesse désœuvrée des quartiers défavorisés. Ces groupes de bénévoles, également présents à Madrid au Museo Rein Sofia, à Amsterdam au Stedelijk Museum, à Helsinki au Kiasma et à Londres à la Tate Modern, conçoivent, produisent et animent des programmes culturels à destination de leurs pairs, les jeunes de 18 à 25 ans. En intégrant les jeunes adultes au fonctionnement et à la programmation du musée, ces institutions font le pari selon lequel le meilleur projet à destination d’un public donné est celui conçu par ce public lui-même. Il s’agit d’une inversion radicale de la logique de démocratisation culturelle traditionnelle suivant laquelle le musée, vénérable institution, met en place des moyens pour délivrer le savoir et l’excellence aux ignorants et aux démunis, dans une logique top-bottom. Au contraire, à travers ces programmes de jeunes bénévoles, dans une logique participative bottom-up, l’institution se fait l’écho des attentes des publics éloignés en matière culturelle.

Art Session s’est également inspiré du succès du projet du musée précaire Albinet, commandé par le Centre Pompidou à l’artiste Thomas Hirschhorn en 2004 : il s’agissait d’exposer des œuvres originales clés de l’histoire de l’art du XXe siècle (Malevitch, Dali, Le Corbusier, Mondrian, Léger, Duchamp, Beuys) au pied de la Cité Albinet, dans le quartier défavorisé du Landy, à Aubervilliers, en banlieue parisienne. L’artiste a donc proposé un projet politique hors des clichés et des caricatures, qui ne stigmatise pas la population et la jeunesse d’un quartier « difficile ». Le projet a été monté grâce aux jeunes du quartier du Landy, qui ont été formés par Florence Morat de manière à acquérir les compétences nécessaires pour bâtir l’espace d’exposition, manipuler les œuvres, assurer leur sécurité et les présenter aux visiteurs.

Les jeunes d’Art Session – la conviction du rôle émancipateur de l’art chevillée au corps – se sont donnés pour mission de faire partager leur propre expérience du Centre Pompidou, nécessairement personnelle et singulière, à leurs pairs, et plus précisément aux jeunes adultes dont les difficultés sociales accentuent la difficulté d’adhérer à l’institution muséale et l’offre qu’elle propose. Le projet des « dérives artistiques », qu’ils mènent depuis 2011, constitue une forme de médiation originale qui réconcilie ce public et le musée en lui donnant les moyens de se l’approprier : ils proposent une découverte du Centre et ses ressources à travers trois rendez-vous.

Les dérives artistiques suivent en effet une méthodologie en trois étapes. En amont du projet, les associations-relais du Centre, désireuses de participer, contactent le service d’action éducative ou celui du champ social du Centre Pompidou qui met en lien Art Session et les jeunes dits « éloignés ». Art Session a par exemple collaboré avec de jeunes travailleurs du sexe, des primo-migrants, des jeunes d’une Ecole de la 2ème chance, etc. À l’occasion du premier rendez-vous, d’une durée d’une heure environ, les bénévoles d’Art Session se rendent dans l’association ou la structure d’accueil de ces jeunes adultes dits « éloignés » pour présenter, à l’aide de visuels, le Centre Pompidou et le projet des dérives artistiques. Cet échange est déterminant dans l’établissement d’une relation de confiance et de familiarité, gage de l’efficacité du projet. Les futurs visiteurs se sentent ainsi à l’aise vis-à-vis d’une institution qu’ils ne connaissaient pas ou qu’ils ne considéraient pas faite pour eux, et vis-à-vis de leur futurs médiateurs avec qui ils partagent le même âge.

Dans un second temps, habituellement une semaine plus tard, les jeunes adultes dits « éloignés » sont invités au musée pendant une courte après-midi : généralement par groupe de deux ou trois, mais idéalement en face à face, un bénévole d’Art Session propose une déambulation dans les espaces du Centre selon un parcours qu’il aura défini au préalable avec son groupe, en privilégiant les espaces qu’il affectionne. Cette visite subjective et interactive se conçoit à l’opposé de la visite guidée des conférenciers des musées nationaux, donc plutôt comme un partage d’expériences suscité par la découverte des espaces et des collections (musée, bibliothèque, vue panoramique, architecture, expositions). À l’issue de cette dérive dans le Centre, chaque jeune partage son expérience autour d’une collation conviviale.

Le troisième et dernier rendez-vous une semaine plus tard réunit à nouveau les jeunes dits « éloignés » et les bénévoles d’Art Session au Centre Pompidou, mais cette fois-ci autour d’une proposition d’atelier dans un espace dédié. À travers ce workshop ludique, Art Session propose à ses invités de créer une trace matérielle, un souvenir tangible de leur collaboration, inspiré de leur visite du Centre, qu’ils pourront ensuite conserver. Cet atelier de pratique artistique se renouvelle à chaque nouvelle rencontre. Il a par exemple consisté en une création de pin’s customisés avec des images des collections du Centre, la réalisation de livrets-souvenir inspirés de l’architecture du Centre, ou encore la fabrication de tote bag personnalisés. Enfin, autour d’une collation, un bilan des dérives artistiques est réalisé afin de recueillir les témoignages des participants, qui se sont toujours déclarés unanimement satisfaits du projet. La comparaison entre les réticences initiales des jeunes dits « éloignés » et leur satisfaction à l’issue du projet rend compte de l’enjeu de ce type particulier d’éducation qu’est l’éducation muséale.

L’enjeu de l’éducation muséale

Les projets pédagogiques participatifs et interactifs des musées, comme Art Session et les dérives artistiques, définissent une approche originale de l’éducation muséale, entre l’éducation non formelle et celle informelle, que George Hein, dans un ouvrage de 1998 intitulé Learning in the museum, a baptisé « approche constructiviste ». Selon lui, les musées ont cherché à résoudre le paradoxe issu de la double injonction selon laquelle ils doivent être des lieux d’éducation d’une part, alors qu’ils sont des lieux où l’on vient peu souvent et où l’on est en demande de loisir d’autre part. D’où la nécessité, pour le musée, d’imaginer un mode d’éducation qui lui soit adapté, utilisant ses ressources originales et les modalités d’interaction des visiteurs avec l’institution.

L’éducation constructiviste au musée se conçoit alors comme une approche personnelle et active de l’esprit de chaque visiteur, rendue possible par l’accessibilité du musée, physique, sensorielle, intellectuelle. Chaque visiteur construit son apprentissage individuellement : le musée lui donne des moyens valides de construire son savoir sur une question, il accompagne le fonctionnement de recueil d’information, d’interprétation, de compréhension du visiteur. L’indispensable interactivité de la visite permet d’associer le visiteur à la construction de sens autour des objets.

Enfin, pour compléter la théorie de Hein, il convient d’ajouter et d’insister sur la nécessité de l’animation du musée, notamment à travers la médiation humaine, principe structurant du projet des « dérives artistiques ». Contrairement à la vision d’après-guerre développée par de nombreuses personnalités du monde des musées comme André Malraux dans Le Musée imaginaire, René Huyghe dans Les Voix du silence, et Georges Salles dans Le Regard, les œuvres et leurs cartels ne s’imposent pas d’eux-mêmes à ceux qui les regardent et ne produisent pas nécessairement de choc esthétique, surtout quand les codes et références culturels ne sont plus partagés par l’ensemble du corps social. Les collections, statiques dans leur présentation, ne se suffisent plus à elles-mêmes, elles ont besoin d’éléments, d’événements, de personnes pour les mettre en perspective, les rendre plus attrayantes et accessibles. C’est pourquoi la question du plaisir et du divertissement ne doit pas être un tabou, dans la mesure où le plaisir ne s’oppose pas à l’éducation muséale : le plaisir ne doit certes pas être un but en soi (having fun), mais plutôt un moyen d’éducation (enjoying learning), étant donné qu’un processus plaisant mène à une appropriation plus satisfaisante.

Pour conclure, l’étude du projet des « dérives artistiques » du groupe de bénévoles Art Session au Centre Pompidou ainsi que du contexte administratif et théorique dans lequel il s’inscrit illustre les nouveaux enjeux auxquels sont confrontés les musées aujourd’hui, en termes de diversification des publics, de renouvellement des politiques d’action culturelle, d’accessibilité sociale et d’éducation muséale.

Dans le futur, le défi des projets comme celui-ci est double : il s’agit d’une part de mesurer l’efficacité à long terme du programme, en imaginant une enquête plusieurs mois après auprès des jeunes participants dits « éloignés » pour enregistrer une éventuelle hausse de leur fréquentation du musée et des institutions culturelles, et d’autre part de systématiser et de répéter à plus grande échelle ce projet à partir de sa méthodologie solide, de manière à toucher un public plus large.

En effet, ce programme, extrêmement qualitatif mais faiblement quantitatif, ne dispose pas d’une grande visibilité au sein du Centre Pompidou, qui, au vu de sa taille et de sa fréquentation globale annuelle, rechigne à attribuer des moyens ou à mettre en valeur des projets confidentiels et peu médiatiques. La voie que dessine Art Session dans le renouvellement des pratiques de médiation à destination des publics éloignés semble pourtant innovante et promise à un certain succès, comme en témoigne les mécénats importants que reçoivent ces mêmes groupes de bénévoles en Angleterre ou aux Pays-Bas.

Hugo Lucchino

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