Apologie fessière

Raoul Haussmann, Nu féminin (fesses), 1931-1934, Épreuve gélatino-argentique, 16,4 x 18,1 cm, collection Centre Pompidou

Une photographie de fessier tout ce qu’il peut y avoir de plus banal mais pourtant elle en gênera plus d’un, tout comme elle en attirera bien d’autres. Il est incroyable de constater la multitude de comportements et de sentiments face à une image si simple. De plus, une telle photographie ne devrait pas nous choquer car des fesses nous en trouvons à chaque recoin de nos musées. Baladez vous au Louvre ou au musée d’Orsay et vous vous rendrez compte que ce sont les plus grands temples jamais dédiés aux postérieurs. De la vénus paléolithique stéatopyge à la fesse grasse d’un Rubens, d’une fesse massive d’un Courbet à la fesse allongée et fantasmée d’un Ingres, de la fesse provocante d’un Boucher à la fesse parfaite d’une callipyge grecque, elles sont partout. Les artistes modernes et contemporains n’ont rien à envier à leurs ancêtres car eux aussi ont produit leur lot de représentations fessières. De Raoul Haussmann à Jean-Paul Goude en passant par Pierre Molinier, tous ont un jour ou l’autre porté un intérêt certain à cette partie anatomique.

Biologiquement, la fesse n’est que la résultante de l’évolution de l’espèce humaine. En se redressant, les primates que nous sommes ont développé leurs muscles fessiers de manière à tenir la station debout et ceux-ci ce sont naturellement développés vers l’extérieur. Elles sont la face cachée de l’homme à bien des égards. Elles cachent ce que nous refoulons, nos plus bas besoins mais elles sont aussi la partie de notre corps que nous ne pouvons atteindre du regard, seul l’artefact du miroir nous aide à appréhender par nous-même notre fessier. Elles sont naturellement objet de voyeurisme puisque finalement seul l’autre, autrui peut avoir une vision de notre postérieur.
Je tiens à alerter les lecteurs aux âmes sensibles sur la suite de cet article qui pourrait heurter leurs sentiments car s’engager à parler de fessier, c’est aborder certains sujets qui peuvent paraître tabous aux regards de certains.
Pour en revenir à mon propos, la fesse est donc un objet de désir propice aux regards cachés. Comme nous l’avons sous-entendu précédemment, les fesses cachent, elles cachent de par leur fonctionnement par paires. Elles créent une accroche visuelle dans la vision anatomique du corps humain. Elles cassent le prolongement du dos et des jambes de par leurs rondeurs. Et cette fente qu’elles forment attise certains fantasmes. D’ailleurs elles portent bien leur nom puisque cela vient du latin «  fissa » qui signifie «  fente ». C’est certainement ce pouvoir de dissimulation de la fente qui en fait un objet de fantasme.
De plus, cette attirance pour les fesses tient aussi de ce caractère biologique qui vient de la morphologie particulière des primates. En effet, la station debout a eu pour conséquence de dissimuler les caractères sexuelles primaires de la femme. Chez les animaux, durant les périodes de chaleur, ce qui correspond à la période d’ovulation, la vulve de la femelle gonfle et cette région du corps émet des odeurs servant de signe et d’appel pour les mâles. Or ces signes de fertilité deviennent invisible chez la femme à partir du moment où elle s’est redressée. C’est ainsi que chez l’espèce humaine, les caractères sexuelles secondaires (seins et fesses) prennent une place beaucoup plus importante dans le jeu de la parade amoureuse. La fesse est un objet de désir naturel.
Chaque époque a eu sa manière de mettre les fesses en valeurs. À la Belle Époque, les femmes optèrent pour les faux-culs qui exacerbaient leurs silhouettes, dans les années 60/70, on développa la minijupe qui affola les hommes qui espéraient entrevoir un morceau de fesse.
La fesse cristallise en elle seule toute la complexité des sentiments humains envers le corps. D’un point de vue sexuel, elle fascine. Elle est admirée par tous depuis l’Antiquité grecque. Les Grecs d’ailleurs eurent une conscience extrême de l’importance du caractère sexuel secondaire puisque pour eux, l’idéal de beauté était une fesse pleine et un sexe relativement petit. Cette représentation est longtemps restée en vigueur dans la peinture et la statuaire.
Et dans un même temps elle est rejetée à cause d’une certaine pudeur. Elle porte en elle l’éros et le thanatos, l’amour et la haine. Mais pourquoi une telle dichotomie dans nos sentiments à son égard ?

Disons que l’homme a toujours été pour une artificialité de son être. Il refuse inconsciemment de s’abandonner ou de se reconnaître comme un animal naturel. Tout ce qui lui rappelle sa naturalité le répugne, le dégoûte. Le dégoût est une notion importante dans l’appréhension même de ce que nous sommes. Rosenkranz, un philosophe allemand du XIXème siècle, définira le dégoût comme une réaction émotionnelle de répugnance et de rejet. Ces deux réactions (répugnance et rejet) sont caractérisées par la négation de la forme et il les désigne plus précisément comme « l’absence de forme qui naît de la décomposition physique ou morale (…) Tout ce qui blesse le sens esthétique par la dissolution de la forme nous inspire le dégoût ». Il ajoute à cette négation de la forme, cette idée de la décomposition qui est selon lui, « la dénaturation d’une chose déjà morte qui donne l’illusion de la vie dans une chose morte […] Le répugnant, quand il est un produit de la nature, sueur, glaire, excrément, ulcère, etc., est une chose morte que l’organisme élimine et livre à la pourriture »1. Il est tout de même important de voir et de préciser que ce qui répugne ne s’arrête pas à ces deux choses qui sont l’absence de forme ou la décomposition. Cela s’applique aussi à tous les êtres ou tout objet se référant à ces deux aspects-là par transmission, par souillure.
Vous comprendrez pourquoi ici, il est fait appel à ce philosophe. En effet, les fesses entretiennent en partie cette volonté de rejet de notre part de par la proximité qu’elles entretiennent avec l’anus, partie de l’anatomie qu’elles camouflent, car il représente la porte de sortie de nos excréments qui se trouvent être pour nous ce qui nous renvoie irrémédiablement à notre condition d’animal mortel.
Depuis Platon, il existe une division de notre corps entre le bas et le haut. Le haut du corps est ce qui accueille l’âme éternelle, notre intelligence, mais aussi ce qui nous donne une identité, notre visage. La partie basse est la partie animale servant à l’acte sexuel et à l’évacuation de nos fluides.
Dans le monde occidental, la religion catholique a entretenu cette division du corps en donnant une vision démoniaque de la partie basse. Par exemple, nous retrouvons dans des retables des représentations du diable ayant un second visage à la place du fessier.

Michael Pacher, Saint Augustin et le Diable, 1471-1475,huile sur bois, 103 × 91 cm, Alte Pinakothek de Munich

Ce rejet devient une marque culturelle qui influe aussi sur la manière de voir l’acte sexuel lié à cette région. La religion a toujours prôné une sexualité pour procréer et non pour le plaisir. Or en tant que tel, l’acte sodomite est un acte de plaisir sexuel et non pas à visée utilitaire. Cela implique selon cette même religion que la sodomie soit un acte anti-naturel et donc puni par Dieu. Cela inclut donc un rejet totale de cette pratique. Nous en gardons malheureusement certains stigmates aujourd’hui…
Il est vrai aussi que l’acte sodomite est souvent relié aux écrits libertins des siècles passés. Le marquis de Sade, Apollinaire et ses Onze mille verges, sont autant d’écrits qui explorent la sexualité d’une manière intellectuelle et réfléchie en exacerbant l’acte en lui-même au fur et à mesure de l’avancée du texte. Ils ne nous épargnent pas les pratiques liant mutilations, scatophilie et nous en passerons. Il y a là-dedans une certaine volonté de montrer le plaisir qu’il peut y avoir par la salissure de notre corps ou du moins en faisant appel à notre instinct le plus bas, le plus animal. Cela représente le paroxysme d’un fétichisme certain pour le fessier.

Pierre Molinier, Sur le pavois ou sur le parvis, vers 1970, Photomontage, épreuve gélatino-argentique, 18,5 x 14,8 cm, collection Centre Pompidou

Nous avons pu croiser précédemment le nom de Pierre Molinier qui est un artiste contemporain explorant justement l’univers du bondage. Et il est un photographe et artiste encore bien plus célèbre s’intéressant au même thème : Nobuyoshi Araki. Ces deux artistes en explorant la représentation du sadisme et du masochisme intègrent cette volonté d’explorer cette recherche du plaisir animal. Il y a une certaine volonté de soumission ou domination selon le cas, volonté qui se retrouve dans l’acte sodomite. En effet, dans cet acte-là, il y a un jeu de dominant et de dominé. De plus le dominé perd toute identité puisque de par sa position, il n’a plus de visage pour le dominant. Et la pénétration s’effectuant par la partie la plus dégradante de notre corps accentue cet effet d’effacement de soi.

Nobuyoshi Araki, 67 Shooting Back

Nobuyoshi Araki, 67 Shooting Back, 2007, C-print, 76.5 x 98 cm

Tout dans cet acte renvoie à une notion de pouvoir. D’ailleurs, le langage familier en garde des traces avec des expressions que je n’aurais besoin de citer tellement nous les utilisons régulièrement.
De manière plus légère, la fessée est devenue un jeu érotique qui se perpétue dans le temps. Bon nombre d’écrits érotiques ou de films la mettent en avant. Elle participe aussi à ce jeu du dominant/dominé.
Finalement, la région fessière devient un fantasme extraordinaire de par les interdits qu’elle véhicule. Nous sommes irrémédiablement attirés par ce que nous ne pouvons voir, ce qui est caché. Nous avons tous envie de connaître un jour ou l’autre cette posture de domination, de pouvoir sur l’autre ou de soumission. Cela participe à une sorte de jeu érotique important. Finalement, ce qui va choquer certains spectateurs ce sont des fesses ouvertes, qui offrent à notre regard l’objet du délit, la zone anale. Ce qui nous excite c’est de découvrir ce qui est caché. C’est en cela que la photographie de Raoul Haussmann perturbe, elle nous donne à voir directement les choses, il n’y a aucun jeu éveillant notre curiosité. Mais dans un même temps, nous pouvons palper le désir du photographe face à ces fesses entrouvertes.
Finalement, aujourd’hui, chez les créateurs de lingerie autant féminine que masculine, la fesse a cette place majeure. Du string au jockstrap, tout est fait pour la mettre en valeur, la souligner, de manière à montrer tout en cachant. C’est la façon la plus érotique et peut-être la plus acceptée de l’afficher. Les sous-vêtements représentent cette dernières frontières qu’il ne faut dépasser avant de tomber dans nos plus bas instincts.

En tout cas, quoiqu’il arrive, elle continuera de s’afficher fièrement en créant la polémique.

1. Rosenkranz Karl, 2004 [1853], Esthétique du laid, Paris, Circé, p.283

Loïc L.

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